Aujourd’hui, la santé mentale est devenue une valeur dans le sens où elle désigne un idéal vers lequel l’individu doit tendre et sur lequel doivent s’articuler les pratiques de la psychiatrie publique et les orientations en matière de santé publique.
Pourtant, le concept de santé mentale est flou. Il demeure « un objet mal identifié, carrefour de plusieurs disciplines : médecine, sociologie, sciences humaine et philosophie »1 et doit être précisé dans sa nature.
En France, parler de santé mentale s’est longtemps résumé à parler de psychiatrie, de soins ou de conduites déviantes. Pourtant, depuis une quinzaine d’années, le concept de santé mentale s’est élargi en intégrant des déterminants qui interagissent entre l’individu et son environnement.
Pour l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la santé mentale représente l’état d’équilibre psychique d’une personne à un moment donné sous l’influence de facteurs biologiques, psychologiques et environnementaux qui agissent sur la personne elle-même et la communauté2. Ainsi, si le terme de « maladie mentale » rend compte uniquement d’un classement particulier d’un trouble psychique, de sa gestion et de son traitement3 , celui de « santé mentale » renvoie à un nombre plus important de facteurs, notamment les déterminants sociaux, environnementaux et individuels de la santé.
Mais cette manière de catégoriser ne permet pas de prendre en compte certains états intermédiaires comme les formes plus ou moins fortes de vulnérabilité. Elle complique donc la préconisation de politiques et n’aide pas les professionnels à juger de la pertinence d’une intervention.
Ceci s’est encore accentué depuis le vote de la loi sur la lutte contre les exclusions en 1998. La santé devient une dimension centrale de la lutte contre les exclusions. On parle de souffrance psychique et de pathologie mentale en lien avec la précarité et l’exclusion4 .
Cette souffrance psychique en lien avec la précarité et l’exclusion ne désigne pas nécessairement une pathologie mentale avérée. Elle peut se concrétiser par un ensemble de manifestations comme des comportements d’isolement, des échecs répétés, des conduites à risque ou des conduites d’addiction (alcool, prise de produits toxiques, etc.). Elle peut aussi se manifester par de la violence vis-à-vis de soi-même ou des autres, par des ressentis d’abandon, de fatigue, de découragement, par un sentiment de mésestime de soi, d’angoisse et de détresse psychologique. « Ce ne sont pas des personnes pour lesquelles les psychiatres diagnostiquent des symptômes psychiatriques caractérisés. Il s’agit plus d’une détresse psychosociale associée à la durabilité des processus de rupture et d’exclusion, tant au niveau individuel que collectif et qui se traduit par une remarquable constante dans l’échec »5 .
La question de la souffrance psychique s’applique donc majoritairement à un contexte particulier déterminé le plus souvent par un cadre social : souffrance psychique au travail, souffrance psychique en situation de précarité, souffrance psychique des ados, conditions de vie dans les quartiers dits sensibles.
Ce mal-être ne relève donc pas nécessairement d’une prise en charge médicale. Pourtant, plusieurs professionnels comme les psychologues, les travailleurs sociaux et les éducateurs sont de plus en plus confrontés à « des situations de désaffiliation, de rupture d’étayages sociaux et culturels, de défaut d’appartenance avec une symptomatologie qui n’est pas psychiatrique »6 .
Ainsi, on observe, d’une part, des travailleurs sociaux qui doivent porter des problèmes qui leur semble relever de la psychiatrie et qui disent aux psychiatres « Aidez-nous ! », et, d’autre part, des psychiatres qui dénoncent une « socialisation de la psychiatrie »7 et qui recommandent : « Attention à la psychiatrisation de la société ! ».
Le champ de la santé mentale fait donc appel à des « expertises » à la fois variées et complémentaires et l’on constate que différentes conceptions s’affrontent sur ce sujet en nourrissant controverses et débats au sein du corps professionnel des médecins mais aussi en sciences humaines.
La santé mentale déborde donc largement le champ médical « pur ». Pour Didier FASSIN, elle a trouvé les mots pour dire le désordre social et la société8.
Ce point de vue est partagé par Jean FURTOS9 qui atteste que « la clinique psycho-sociale se manifeste au-delà du travail social au sens strict, en tant qu’une souffrance psychique qui se manifeste aussi à l’évidence sur différentes scènes publiques avec les bailleurs, les enseignants, les élus, dans les espaces publics, etc. ».
La santé mentale n’est donc plus uniquement l’affaire des professionnels du soin. Au-delà d’une définition, elle est un champ d’intervention transversale qui ne peut s’ouvrir sans un décloisonnement entre le sanitaire, le médico-social, le social et la société civile, ce qui légitime que l’on s’interroge aussi sur la participation d’usagers et d’associations de proches d’usagers dans ce champ.
Le CREAI souhaite favoriser ce décloisonnement entre les acteurs. La formation « Troubles psychiques : mieux comprendre pour mieux agir »10 permet à des professionnels du champ médico-social d’acquérir de meilleures connaissances sur les troubles afin d’adapter leur prise en charge et de mettre en place un accompagnement spécifique auprès du public rencontré.
Le témoignage de familles confrontées au handicap psychique de leur enfant permet aux stagiaires de la formation de poser un autre regard sur la souffrance de ces personnes. Enfin, les tables rondes organisées qui rassemblent des professionnels du sanitaire, du médico-social et du social, enrichissement le partenariat et favorisent le décloisonnement entre les acteurs. Les regards portés sur le monde de la psychiatrie évoluent.
La formation « Adolescents en difficulté : quel accompagnement sur les territoires ? »11 a pour objectif de constituer, sur un territoire pertinent d’action, un collectif de travail qui, en consolidant sa connaissance des adolescents en difficulté, pourra concevoir des réponses communes et complémentaires et mettre en œuvre un travail en réseau et en partenariat dans une logique de continuité de l’accompagnement médico-socio-éducatif.
Là encore, l’opportunité est donnée à chaque participant stagiaire d’élargir son champ de vision, d’améliorer ses pratiques et de diversifier ses modes d’intervention, notamment lors de stages croisés dans le champ sanitaire, médico-social ou social.
Au final, ces deux actions concourent à faire évoluer les connaissances sur l’approche du handicap et à « former au territoire pour décloisonner les pratiques ». Elles favorisent la réflexion sur les accompagnements spécifiques dans le champ de la santé mentale et le développement d’une culture commune aux acteurs. Autant d’axes de travail communs repérés dans les schémas de l’ARS et des deux départements de notre région12 et qui doivent être au service de la continuité des parcours de personnes.
Marie-Noëlle Cadou
Conseillère technique
1 LEPOUTRE R., De KERVASDOUE J., La santé mentale des français, Paris, Odile Jacob, 413p, 2002.
2 Mission et organisation de la santé mentale et de la psychiatrie, janvier 2009, www.Sante.gouv.fr
3 JOUBERT M., Santé mentale, ville et violence, Ramonville-Saint-Agne, Eres, 353p, 2003.
4 LAZARUS S., Une souffrance qu’on ne peut plus cacher, DIV/DIRMI, France, 1995.
5 LAVAL C., FURTOS J., Santé mentale et exclusion, Psychiatrie, n°195, p3259/3261, décembre 1996.
6 JACQUES P, Souffrance psychique et souffrance sociale, Pensée Plurielle, Bruxelles, Deboeck Université, n°8, 148p, p21-29, 2004/2.
7 JACQUES P., www.cairn.info/article.php ?ID_ARTICLE=PP_008_0021
8 FASSIN D., Souffrir par le social, gouverner par l’écoute, une configuration sémantique de l’action publique, Vol. 19, n°73, p137-157, 2006, in Politix, Expérience et critique du monde psy, Paris, Armand Colin, 255p, 2006.
9 FURTOS J., Epistémologie de la clinique psychosociale (la scène sociale et la place des psys), Pratiques en Santé Mentale, n°1, p23-32, 2000.
10 Formation organisée par le CREAI suite à un appel d’offre décroché auprès d’UNIFAF, Actions Prioritaires Régionales http://formationscollectives.unifaf.fr/nord-pas-de-calais/56/notre-offre-actions-prioritaires-regionales-apr-1er-semestre-2013/troubles-psychiques-comprendre-pour-mieux-agir-2/
11 UNIFAF- Actions Prioritaires Nationales « Adolescents en difficulté : quel accompagnement sur les territoires ? ».
12 Cf le SROS, le SROMS et les schémas départementaux du 59 et 62 : « Le décloisonnement dans les formations doit servir la continuité des parcours » - Rapport du Gouvernement au Parlement sur la politique nationale en faveur des PH- février 2012.